Denis, gardien

«J'ai été un enfant heureux et j'ai eu une vie privilégiée. C'est pour ça que j'ai décidé d'être au service des autres. J’ai été gendarme en France pendant 32 ans. Je m'occupais de mineurs ou de toxicomanes. Une fois à la retraite, je tournais en rond à la maison et ça énervait ma femme. Je suis venu ici pour m'occuper il y a 4 ans déjà et je me suis rapidement retrouvé chef d’unité. Et là, ça a été l’épanouissement total. J’ai très peu voyagé, je n’ai même jamais pris l’avion. Ça fait beaucoup rire les résidents. Mais ce sont eux qui me font voyager!

Les yeux bandés avec un sac plastique
Il y avait ici un jeune Nigérian qui était là depuis un certain temps. Il était dynamique et très sportif. Mais sur le plan moral, il avait des hauts et des bas. C’était un gentil garçon qui ne posait pas de problème et avec qui je m’entendais bien. Un soir, une heure avant la fermeture, c’était récréatif comme d'habitude. Une dernière partie de ping-pong, de babyfoot ou ceux qui vont de chambre en chambre pour fumer une dernière cigarette. Mon Nigérian, d'habitude blagueur, on ne l’avait pas vu depuis un moment. J'ai demandé à mon collègue : « T'as vu Fabour ? » Lui non plus ne l’avait pas vu. J’ouvre sa cellule et là, je le trouve pendu à la fenêtre avec le câble de sa radio. Il avait les yeux bandés avec un sac plastique. J’ai donné l’alerte et je l’ai décroché immédiatement. Je l’ai étendu par terre, j’avais du mal à enlever le fil électrique qui faisait un gros sillon au niveau du coup. Il n’y avait plus de vie et, le temps que les secours arrivent, j’ai fait un massage cardiaque.

Mon collègue est venu me relayer aussi parce que 20 minutes de massage, c’est épuisant. Et puis d’un seul coup, Fabour a eu un sursaut, le souffle est revenu. Là, c’était très émouvant, j’ai pleuré. C’était aussi fort que la naissance de mes enfants. Et quand je lui ai dit : « Fabour, si tu m’entends, serre-moi la main. » Il m’a serré la main et les secours sont arrivés au même moment. Il a passé un certain temps à l’hôpital. Ensuite, il est revenu et là, nos relations n’étaient plus les mêmes. Nos regards suffisaient pour se comprendre. Au moment de son départ, il m’a dit qu’il souhaitait avoir un souvenir de ma part. Je lui ai offert une montre.

On est mis à l’épreuve tous les jours
Qu’on le veuille ou non, une tentative de suicide, c’est un échec pour nous, comme si on n’avait pas su détecter le malaise. On culpabilise. On est toujours en alerte, on parcourt les locaux, on se demande où est celui qu’on n’a pas vu depuis une demi-heure et on demande aux autres s’ils savent où il est. Il faut continuellement savoir qui fait quoi et à quel moment pour détecter tout problème. On est mis à l’épreuve tous les jours.»
 

 

Adulai, gardien

«Je suis originaire de Guinée-Bissau. J'ai grandi au Portugal, puis je suis venu à Genève dans les années nonante pour terminer ma carrière footballistique. J'y ai fondé une famille et je suis resté. J’ai travaillé en tant que médiateur interculturel pour une association qui militait pour l'intégration des étrangers à Genève. En 2004, j’ai vu qu'ils cherchaient un surveillant à Frambois. Avec mon expérience, je me suis dis que c’était un challenge que je voulais relever. Mon côté militant dirait que j'aime mieux que ce soit moi ici plutôt qu'un autre.

Les Africains me prennent pour un collabo
Ils croient que je suis chargé d’identifier leur nationalité pour mieux les renvoyer. Ils ne veulent pas discuter avec moi et me disent: « Tu es avec eux, tu es un vendu. » Mais avec le temps, je gagne peu à peu leur confiance. Ils finissent par me voir comme un grand frère et se confient volontiers. Je ne fais aucune différence entre un Albanais, un Africain ou un Arabe. Je les traite tous de la même façon pour faire respecter l’ordre. Quand ils dépriment ou sont en colère, je prends du temps pour les écouter et les apaiser. Je souhaite qu'il fasse beau tous les jours, car le meilleur remède pour le moral, c'est une partie de foot. Il peut y avoir des tensions dans cette libre circulation, mais on est présent pour essayer d'empêcher ça. J'ai vu des Géorgiens qui sont restés ici des mois manger que de la nourriture guinéenne. Les Guinéens me disaient que si les Géorgiens étaient là, c'étaient parce qu'ils étaient dans la même situation qu'eux. Ils les appelaient les « faux blancs »!

En tant qu'Africain, je suis contre les renvois forcés. C'est très dur, car chaque renvoi est terrible. Moi, je sais pourquoi ils résistent. Ils pourraient encore résister beaucoup plus s'ils avaient le choix. Le retour au bled les mains vides, pour la plupart, c'est du suicide. Mon travail est de les convaincre, surtout les jeunes, qu'ils ont encore un avenir. Ce n'est pas parce qu'ils ont échoué cette fois-ci que leur vie est terminée. Je leur parle d'expulsés qui ont pu reconstruire une nouvelle vie chez eux ou qui sont revenus en Suisse. Le but est de leur donner de l'espoir et de considérer tout ça comme une expérience de vie.

Je fais pratiquement chaque vol spécial. Ma présence a pour but de calmer le détenu et de faciliter le travail des policiers. Je me dis souvent qu'une fois parti, il doit me haïr. Et bien non, il me rappelle pour me rassurer et me dire que tout va bien. Des fois, je le recroise à Genève et il m'invite à boire un café.»