Monsieur Claude, directeur de Frambois

« Je suis très heureux ici, je suis dans mon élément et je crois que cela se voit. Ce lieu m’apporte un contact extraordinaire avec des gens que je n’aurais jamais l’occasion de rencontrer ailleurs; une expérience de vie absolument fantastique parce que je côtoie presque tous les pays du monde. Et de me dire que, parmi tous ces malheurs, je peux positiver la situation de mes pensionnaires, ça me réjouit.

Un quartier de condamnés à mort
Par expérience, la détention administrative est la plus difficile qu’on puisse subir. Dans le pénal, on sait pourquoi on y est. On est d’accord ou pas, mais il y a une raison et une échéance. On a pris deux, cinq ou dix ans mais après, l’ardoise est effacée et on a droit à une chance de réinsertion. Pour nos détenus, c’est zéro espoir. On pourrait presque comparer leur situation à un quartier de condamnés à mort. Il n'y a aucun espoir de rémission, ils sont placés là pour quitter la Suisse de gré ou de force. Pour eux, c'est l'échec, la fin du voyage. Il n’y a pas d’échappatoire et ils ne savent pas combien de temps ils vont devoir rester ici.

Je ne pourrais pas faire ce métier si je n’avais pas d’empathie pour ces gens. Ils sont dans le négatif complet, ils ont tout perdu. En arrivant en Suisse, ils sont chargés d'espoir. Ils espèrent trouver quelque chose de beau, de bien et ils se font refouler. Notre seul objectif, c’est rendre cette situation un peu moins difficile. On essaie ici de positiver ce départ, de leur faire entrevoir un avenir possible. Ce ne sont pas des rebus que la Suisse ne veut pas et qu'on jette dans un avion.

Juste se rappeler que ce sont des hommes
J'essaie d'inculquer à mes employés un certain « savoir-faire » mais aussi un « savoir être ». Mon personnel n’a pas à juger des détenus, ils ont à vivre avec. On est quoi ? Educateur, assistant social, papa? On est tout cela. C’est le beau côté du travail ! Mes collaborateurs n’ont pas peur de rentrer dans une cellule, ce qui n'est pas le cas des autres lieux de détention où le personnel vit dans la peur constante d'être agressé. Les gens ne se rendent pas compte de toute la souffrance qu’il y a chez nos pensionnaires. Je ne dis pas qu’il faut tous les laisser en Suisse. Il faut juste savoir ce que cela veut dire d'être expulsé, juste ça. Juste se rappeler que ce sont des hommes. Tout simplement.
»
 

 

 

Inès, adjointe de direction
«Je suis à Frambois depuis son ouverture, mais ça fait plus de 25 ans que je m'intéresse à la question de la migration. J'ai travaillé pour la Croix-Rouge genevoise comme responsable d'un centre pour requérants d’asile. J’ai aussi été à l'étranger pour le Haut Commissariat aux Réfugiés. Revenue en Suisse, j'ai commencé ici comme assistante sociale. Le côté migration et prison m’a intéressé. Je n'ai pas très envie de me prononcer sur les mesures de contrainte. Tout ce que je sais, c'est que j'ai accepté de les faire appliquer avec respect et dignité.

J’accompagne le détenu jusqu'à sa montée dans le fourgon
Le jour d’un départ sous la force, je ne suis pas bien, des fois la police n'est pas bien non plus, personne n'est bien. Un vol spécial, c'est à chaque fois extrêmement difficile et c’est un moment de souffrance pour moi. J’essaie de faire en sorte que le traumatisme soit le moins important possible. J’accompagne le détenu jusqu'à sa montée dans le fourgon, même s'il est complètement entravé et qu’il ne peut plus bouger une oreille. Souvent, mon dernier mot c'est: «Bonne chance et donnez-nous des nouvelles !»

C'est inévitable, on crée des liens. On reste des fois une heure entre nous à discuter. Le lendemain, on est encore souvent tout chamboulé. Emotionnellement, ça nous prend jusqu'à ce que la police nous fasse un retour. Si ça s'est bien passé, on a réussi. Mais si la personne a fait de la résistance pendant le vol, on a raté. Je dirais que huit personnes sur dix nous téléphonent pour nous dire qu'ils sont arrivés, que tout va bien. Parfois, j'ai l'impression qu'on ne vient pas de la même planète et j'ai finalement beaucoup d'admiration pour nos pensionnaires.»