
par Bertrand Tavernier, cinéaste
Commençons par le scandale puisque scandale il y a eu. Lors d’une conférence de presse qui suivait le palmarès, au festival de Locarno, le producteur Paulo Branco traita VOL SPÉCIAL d’œuvre fasciste. La raison de ce qualificatif ? Elle est très simple pour Branco. A aucun moment, selon lui, Fernand Melgar ne juge, ne questionne les gardiens du centre de Rétention, qui s’occupent de tous ces étrangers en voie d’expulsion, sur le bien-fondé de leur travail. Il ne les pointe pas du doigt, ne leur accole aucune épithète et ne les dénonce pas.
Comme le note Edouard Waintrop : « Et vlan ! C’est ainsi que ce film excellent, disons le tout de go, et absolument pas fasciste, a été labellisé par un homme que l’on a connu plus fin analyste ». On peut déjà s’étonner de la violence disproportionnée du terme et de l’insulte. Fasciste a un sens précis, renvoie à une idéologie précise dont les terribles effets ont été évoqués, étudiés par les historiens, les créateurs. En travaillant, en réfléchissant un peu, même si l’on trouve, ce qui n’est pas mon cas, que les arguments (mots bien forts) de Branco sont justes, on pourrait dire que le film est timide, timoré, discutable. Mais fasciste ? J’avoue détester cette utilisation forcenée, cette inflation de termes politiquement connotés et détournés de leur signification originelle. Quelqu’un avait ainsi qualifié AMÉLIE POULAIN de lepéniste. Dérive dangereuse qui brouille les cartes et diminue la portée des mots. Comme l’écrit Rithy Panh dans son si beau livre, L’Elimination : « Si les mots perdent leur sens, que reste-t-il de nous ? ».
Toujours Edouard Waintrop : « Passons donc sur le terme de fasciste qui clôt tout débat et devient donc en lui-même un argument d’autorité (le fascisme n’est alors plus du côté de l’objet ainsi rejeté mais de celui qui refuse ce débat), et passons à l’essentiel ».
Oublions donc la polémique et regardons le film. Qui est remarquable. Il est vrai que comparé aux descriptions qu’a donné la Cimade des centres de rétention en France et du traitement qu’on inflige à tous ceux qui y sont détenus, l’institution que décrit Melgar, sans un mot de commentaire, a l’air d’un cinq étoiles. Personnel attentif, compatissant, humain, nourriture abondante, cuisinée par les futurs expulsés, propreté et hygiène des lieux, possibilité de faire un peu de sport dans des enclos grillagés. C’est vrai qu’on a des leçons à prendre.
Mais au-delà de la première impression, un malaise insidieux s’installe. Tout d’abord, contrairement aux grévistes de la faim que j’ai filmés dans HISTOIRES DE VIES BRISÉES, bon nombre de ces étrangers n’ont commis aucun délit, aucun crime-même purgé par une peine de prison. Dans mon film, après leur avoir fait subir une peine, on les expulsait en plus.
Ici, on les expulse « simplement » (si j’ose dire) pour des raisons administratives plus ou moins obscures ou oiseuses, parce qu’ils sont sans papier. Et ces prisonniers dont beaucoup travaillent ou vont obtenir un emploi et qui refusent l’expulsion, attendent le vol spécial qui doit les déporter. On les découvre peu à peu, on découvre leurs histoires, leurs vies, leurs personnalités. On rentre en empathie avec eux.
Et peu à peu le décor s’impose, prend toute sa forces. Ces couloirs grillagés où déambulent les détenus comme des rats de laboratoires. Ces portes qu’on ferme à clef. Cet univers qui devient de plus en plus oppressant et que Melgar filme sans ne jamais le dramatiser, souvent en plan large, sans ajouter le moindre commentaire musical (on entend juste les chansons que jouent les prisonniers ou qu’ils écoutent). On a toujours l’impression d’être au milieu des personnages, avec eux, à leur écoute. On apprend leurs histoires complexes, douloureuses La caméra ne les juge pas, ne leur donne pas de leçons, les laisse vivre.
La manière dont ils refusent cette expulsion, dont ils se heurtent avec une administration polie, certes mais totalement, froidement indifférente, abstraite, vous serre le cœur. La confrontation avec une juge qui ne veut (ne peut ?) rien entendre, rien comprendre, est un moment glaçant, terrible dans son indifférence désincarnée. Et encore plus ce dialogue avec un fonctionnaire qui se contente de détailler la procédure, de se réfugier derrière elle, qui répond article de loi quand on parle d’humanité. Il pourrait au moins refuser de faire ce travail. Non, il l’accomplit, tranquillement, doucement, sans sadisme apparent. On se dit que c’est ainsi que de braves douaniers ou policiers ont dû refuser à des juifs de pouvoir se réfugier en Suisse. Avec la même politesse.
Et le découpage de ces deux séquences est exemplaire. Les cadres, précis, n’étouffent pas les personnages, ne surlignent pas les intentions, ne contiennent aucun élément de jugement. On évite les très gros plan, toutes les figures de style qui révéleraient les partis pris de l’auteur. La distance semble ici toujours juste.
Que nous importent alors les états d’âmes des gardiens ? Leur gentillesse ? Leurs émotions, réelles ou hypocrites ? Leur compassion nous paraît tout à coup facile, fabriquée. Comme le dit un futur expulsé : « c’est facile pour eux de nous plaindre ». La grande force du film est de nous faire passer peu à peu dans l’autre camp, dans celui des opprimés. Et Melgar a eu raison de s’effacer, de se refuser à attaquer ces fonctionnaires, à pointer du doigt ce qu’ils font. Ses héros le font pour lui et de manière plus forte et plus touchante.
Melgar nous dit que c’est le Système qui est inhumain, absurde, horrible, pas ceux qui, au bas de l’échelle, sont obligés de l’appliquer. Un système avec lequel ils ne sont peut-être pas d’accord mais qu’ils font marcher.
L’horreur d’une loi répressive, injuste, ne dépend pas du caractère, de la personnalité plus ou moins sympathique de ceux qui sont chargés de l’exécuter sur le terrain.
Il n’y a pas besoin de distribuer des bons et des mauvais points pour qu’on comprenne ce que ce traitement a de scandaleux. De plaquer une lecture idéologique.
Fernand Melgar fait confiance à la caméra. Au cinéma.
A l’intelligence du spectateur.