
En scrutant un centre de rétention modèle et loin de toute barbarie, Vol spécial tend un miroir sans concession au spectateur, le renvoyant à la nature même d'une situation sociale dont nous sommes tous complices.
par Pierre-Simon Gutman, critique
Au Festival de Locarno en 2011, Vol spécial s'est retrouvé au centre d'une controverse qui, selon les dires même de son réalisateur, a finalement servi le film. Paolo Branco, président du Jury, l'a en effet accusé de fascisme. Mais, après que Bertrand Tavernier a volé au secours de œuvre, beaucoup d'autres ont suivi cet exemple par articles interposés et y ont exposé leurs vues furibardes. L’affaire a donc conféré un certain espace médiatique au long métrage, et même une dose de succès public.
Ce film est le nouveau documentaire d'un réalisateur qui a une solide carrière dans ce registre. Il se concentre sur un thème déjà exploré au cinéma - mais dans un cadre fictionnel - par le film belge Illégal (2010). L’univers dépeint est celui des centres de rétention suisses où attendent des immigrés illégaux arrêtés (parmi eux, certains vivaient depuis des années en Suisse et y avaient fondé une famille). Chacun sait pertinemment que tous, à de très rares exceptions, seront expulsés.
D'emblée, Vol spécial surprend en posant sa caméra dans un lieu très éloigné des clichés. Tous les «gardes» font preuve d'un grand tact et de respect dans leurs échanges avec les «prisonniers», et la volonté de les traiter humainement transpire de chaque séquence. Sans aucune voix off (qui permettrait au spectateur de se repérer moralement trop facilement), Vol spécial explore le quotidien de ces hommes malheureux et de leurs gardiens visiblement animés des meilleurs intentions. Et pourtant.
Le malaise surgit, lors des expulsions où apparaît la finalité du séjour, lors de glaçantes et bureaucratiques scènes d'interrogatoires, lors d'une tragédie finale qui ne peut que choquer. En ne faisant pas des responsables du centre des «méchants» évidents, certains ont vu une complaisance du cinéaste. C'est tout le contraire, Le film montre avec clarté (et finesse) la manière dont la politesse, l'attention et même le dévouement de ces hommes restent au service d'une expulsion violente et d'un emprisonnement souvent incompréhensible.
Alors que ces individus sont en prison pour la seule raison d'avoir voulu vivre en Suisse, le respect ou les bonnes manières apparaissent rapidement comme une maigre consolation. Mais, plus encore, en ne faisant pas des gardiens les boucs émissaires du problème décrit, Vol spécial nous enlève une facilité trop commode : s'en prendre à des geôliers cruels ou inhumains serait en effet bien pratique… Ces hommes n'ont rien de repoussant, et chacun peut s'identifier à eux. Le malaise n'en est que plus grand et la question sous-jacente n'en est que plus vitale: et si ce n'était pas la faute d'une poignée d'hommes mais bien d'un système (de pensées ou d'État) dont nous faisons tous partie, nous rendant ainsi tous coupables ?
Illégal parvenait à créer de l'empathie, un sentiment de révolte et une identification avec les victimes. Vol spécial va bien plus loin, en créant une réflexion et en nous mettant non pas face à l'injustice primaire, mais face à notre complicité, Cette banalisation moderne du mal est la révélation du film, elle lui confère sa force et en fait une des œuvres politiques les plus fulgurantes et essentielles du moment.
©Fiches du cinéma n°2023, 26 mars 2012