Wandifa / Gambie

arrivée en suisse:
1 janvier 2008
incarcération:
16 mois
Expulsion par vol spécial:
1 septembre 2010

MIGRANTS MORTS DEPUIS 1998
AUX PORTES DE L'EUROPE:

18'244 hommes, femmes et enfants

(ce chiffre ne comprend que
les cas rapportés par la presse)

La Gambie, 18 ans de dictature

La Gambie est le plus petit pays du continent africain et l'un des plus pauvres du monde. En 2012, la Gambie fêtera le 18e anniversaire du coup d'Etat qui a conduit au pouvoir le président Yahya Jammeh, dont le régime est accusé de graves violations des droits humains. Les organisations de défense des droits de l'homme accusent ce jeune président de 46 ans d'avoir instauré un régime dictatorial qui ne tolère aucune opposition.

Disposant de faibles ressources naturelles et frappé par l'insécurité alimentaire, le pays est totalement dépendant du riz importé. La plupart des Gambiens dépendent du secteur agricole, notamment des arachides, qui comptent pour la moitié des exportations du pays. Dans ces conditions les envois d’argent des travailleurs hors du pays constituent une part considérable du PIB.

POPULATION : 1'797’860
TAUX D’ALPHABETISATION : 46%
ESPERANCE DE VIE : 54,5 ANNEES
POPULATION VIVANT AVEC MOINS DE 2$/j. : 82,9 %
POPULATION SOUS-ALIMENTEE : 29 %

Après 16 mois à Frambois, le retour en Gambie est très difficile : les deux ou trois cents francs que Wandifa envoyait régulièrement permettait à une quinzaine de personnes de se nourrir, de payer l'école et les soins médicaux...

Partir pour l’Eldorado européen

Dans un pays où un habitant sur deux vit en dessous du seuil de pauvreté et une personne sur trois n’a pas assez à manger, l’avenir paraît totalement bouché. A part s’engager dans l’armée ou se prostituer auprès des célibataires européennes venues se prélasser sur les plages idylliques de Banjul, Wandifa et ses amis ont très peu de chance de trouver du travail en Gambie. Leur seul rêve est donc de partir pour l’Eldorado européen afin de faire fortune. Un projet d’autant plus impérieux pour Wandifa qu’il doit assurer la subsistance de sa famille en tant que fils aîné. Lui qui ne rêve depuis tout jeune que de musique et de ragga…

L’absence de perspectives et le sentiment de honte de vivre au crochet de leur famille poussent les jeunes Africains à partir. Le voyage en Europe devient le seul projet concret possible et concentre toutes les attentions, devenant pour certains une obsession s’étalant sur plusieurs années. C’est d’ailleurs souvent le père, la famille ou le village qui décide pour eux. Le départ d’un fils, plus rarement d’une fille, devient un vrai projet familial, qui voit les parents vendre leur bétail ou leurs bijoux, s’endetter et se cotiser entre eux pour pouvoir payer le trajet. Les espoirs de toute une famille pour sortir de la pauvreté reposent alors sur les épaules de ces «élus» et un échec migratoire n’est tout simplement pas envisageable. 

Pour ceux qui parviennent à s’installer en Europe, il ne faut surtout pas raconter les conditions difficiles dans lesquelles ils vivent (pénibilité de la vie clandestine, du racisme, du logement, des conditions de travail au noir, des arrestations, des centres de détentions, etc.). L’Europe doit toujours être vue, imaginée et racontée comme un Eldorado. En Afrique, cependant, les choses commencent à changer et une minorité de personnes et d’associations, regroupant par exemple des mères ayant perdu un enfant durant le voyage vers l’exil, commence à dénoncer «ce fossé imaginaire». Mais ce sont des discours de vérité encore difficiles à faire entendre et ceux qui les tiennent sont accusés de s’opposer à la migration et de faire le jeu de l’Occident. Si les conditions de vie en Europe demeurent encore largement taboues, les risques du voyage sont de mieux en mieux connus, sans pour autant dissuader les innombrables candidats au départ. 

...

Le voyage jusqu’en Europe

Comme des milliers d’autres jeunes Africains, Wandifa n’a pas hésité à risquer sa vie pour atteindre l’Europe. Il a passé neuf jours en haute mer sur un rafiot de fortune surchargé, avec 112 personnes à bord. Brûlés par le soleil, assoiffés et affamés, à la merci de chaque vague, ils ont eu la chance d’atteindre les îles Canaries, un des voies maritimes permettant de rejoindre les côtes européennes. Avant eux, des dizaines d’autres embarcations ont coulé corps et biens. 

Les portes et les routes migratoires s’ouvrent et se ferment au gré des tractations entre Etats membres de l’Union européenne. Les contrôles maritimes, aériens et terrestres de l’Agence FRONTEX - l'Agence européenne créée pour surveiller les frontières extérieures des États membres de l'UE - ont pour effet de modifier en permanence les routes migratoires, multipliant les dangers et les obstacles pour les migrants. Loin de dissuader qui que ce soit, FRONTEX ne fait en réalité qu’accroître le nombre de victimes. Depuis la découverte des premiers «cadavres de l’immigration» sur les plages de Tarifa en Andalousie en 1988, la plupart des ONG estiment à près de 15 000 le nombre de personnes disparues en mer dans leur tentative désespérée d’arriver en Europe.

Bien qu’il n’existe aucun recensement officiel, les naufrages sont devenus tellement fréquents qu’ils semblent presque routiniers. Même si les médias évoquent parfois certains de ces drames, ils semblent leur accorder une importance inversement proportionnelle à celle qu’ils donnent aux faits divers liés à «l’insécurité» suscitée par la présence des clandestins sur sol européen. Un engrenage mortifère qui  voit cette «insécurité » servir de prétexte aux gouvernements pour justifier les barrières meurtrières qu’ils érigent.  En Italie et en Grèce, des cimetières pour migrants ont été ouverts pour enterrer tous ces morts anonymes. 

La traite des migrants procure désormais plus de bénéfice que le commerce des armes, écrivait en mai 2009 la célèbre journaliste italienne Barbara Spinelli. Wandifa a dû payer 850 € sa place à bord du bateau. Sur cette simple barque de pêcheur, les trafiquants ont réussi à entasser 112 personnes en les serrant comme du bétail. Ce seul voyage leur a donc rapporté près de 100'000 €. Le trafic de migrants clandestins est ainsi devenu une telle source de profit qu’il est facile de comprendre pourquoi beaucoup d’états africains corrompus ne sont pas prêts à réprimer les dizaines des bateaux quittant chaque jour les côtes africaines. 

...

Transfert d’argent et soutien familial

Wandifa a toujours réussi à envoyer un peu d’argent à sa famille depuis l’Europe. Même durant ses 16 mois de détention à Frambois, il travaillait tous les jours dans les ateliers carcéraux pour un salaire de trois francs de l’heure. Il parvenait ainsi à envoyer 300 francs par mois à sa famille, une somme qui permettait de faire vivre en Gambie environ 15 personnes. C’est pour pouvoir continuer à les soutenir qu’il a refusé pendant un an et demi l’option de rentrer volontairement en Afrique.

La plupart des migrants envoient de l'argent à leur famille restée au pays. Ce sont des milliards de dollars que la diaspora envoie ainsi chaque année en Afrique. Cet argent permet aux familles de survivre, voire de sortir en partie de la pauvreté. La plus grande partie de ces fonds est en effet consacrée à des besoins fondamentaux, tels que la nourriture, l’habillement, le logement, la santé et l’éducation. Les grands opérateurs de transfert de fonds, tel Western Union, prélève sur ces sommes des intérêts exorbitants qui peuvent aller jusqu’à 20%.

L’ampleur de ce phénomène de transferts de fonds commence seulement à être pris en compte par les gouvernements et par les organismes d’aide, qui chiffrent le montant de ces envois à plus de 300 milliards d’USD par an. Un montant plus important que la somme des investissements étrangers directs ajoutés à ceux de l’aide au développement. Dans près d’une quarantaine de pays, ces fonds représentent plus de 10% du PIB et sont en continuelle augmentation.

Pour prendre un exemple cité par la Banque mondiale, l’argent envoyé dans la région de Kayes par des Maliens vivant en France a contribué à la construction de 60 % des infrastructures de cette région et a permis de financer près de 150 projets, dont la valeur totale sur 10 ans est évaluée à 3 millions d’euros.

Le responsable de l’association «Mali Aide» qui accueille les candidats refoulés affirme: «A vous Européens, je vous demande simplement de changer votre regard. […] Chaque fois que vous expulsez un migrant, c’est une famille qui ne mangera plus, ce sont des enfants qui n’iront plus à l’école.»

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Le retour au pays: un suicide social

Après son expulsion vers la Gambie, Wandifa ne peut plus se réinstaller dans la maison familiale. Il a échoué dans sa mission en Europe et sa famille lui en veut car il ne peut plus envoyer chaque mois l’argent salvateur. Pour combattre la honte et l’humiliation qui pèsent sur lui, il n’a qu’une seule idée en tête: retourner en Europe coûte que coûte.

La personne qui est partie en Europe et qui revient sans rien est inexcusable. Elle a failli à sa mission et cet échec migratoire est vécu comme une mort sociale. A tel point que la plupart des expulsés ne se réinstalleront pas auprès de leur famille, pour laquelle il s’agit d’une question d’honneur autant que d’une question financière. Souvent les expulsés ne préviennent même pas leur famille car ils ont trop honte et se sentent coupables de ne plus pouvoir l’aider alors que tous comptaient sur eux. 

C’est pourquoi tant de détenus à Frambois ne veulent pas partir volontairement, même s’ils savent qu’ils n’ont plus aucune chance. Ils préfèrent attendre d’être mis de force dans un vol spécial pour prouver à leur famille leur obstination à vouloir rester en Europe. Ils pourront ainsi se justifier en expliquant qu’ils ont tout essayé pour ne pas partir, qu’ils ont résisté et que les policiers ont dû se mettre à plusieurs, qu’ils ont dû les ficeler afin de pouvoir les mettre de force dans un avion. 

Ce phénomène d’exclusion qui suit une expulsion a pris tellement d’ampleur en Afrique que plusieurs associations se sont créées dans le but d’aider les expulsés à se réintégrer dans la société. Cette aide peut prendre la forme d’un logement temporaire mis à disposition, d’un soutien psychologique, voire d’un médiateur capable d’expliquer à la famille les raisons du renvoi. 

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