Arrivé légalement à Genève en 1989 avec le statut de «saisonnier», Ragip est devenu malgré lui un travail-leur sans papiers. Sa trajectoire est une parfaite illustration d’un passage forcé à l’illégalité, une situation dramatique qui lui a valu d’être expulsé.
UNIA, le plus grand syndicat suisse, estime le nombre de sans-papiers en Suisse entre 90’000 et 300'000. Ils travaillent dans le nettoyage ou sur les chantiers, dans les restaurants ou les exploitations agricoles, font du baby-sitting ou s’occupent des personnes âgées. C’est une main d’œuvre bon marché, sans laquelle bien des entreprises suisses devraient mettre la clé sous la porte. Ces travailleurs sans statut légal ont remplacé les an-ciens «saisonniers».
Des saisonniers aux sans-papiers: une filiation directe
Dès l'après-guerre, la Suisse a largement fait appel à une main-d'œuvre immigrée venue des pays du sud de l'Europe, d'Italie d'abord puis d'Espagne et finalement du Portugal et d'ex-Yougoslavie. Ces travailleurs étaient soumis à un statut de "saisonnier" unique en Europe et particulièrement dur: la durée du séjour était limitée à neuf mois avec retour obligatoire dans le pays d'origine les trois autres mois. Le travailleur ne pouvait changer d'emploi, il ne pouvait avoir son propre logement qui lui était procuré par l'employeur et n'avait pas le droit de faire venir conjoint et enfants. Ainsi des centaines de milliers de personnes furent logées dans des conditions précaires, principalement des baraquements.
Ce statut offrait aux entreprises une flexibilité idéale: elles pouvaient faire venir les bras nécessaires en cas de besoin, et pouvaient les renvoyer dès qu’un ralentissement de l’économie survenait. Lors de la crise du pétrole de 1973, la Suisse a ainsi pu « exporter » son chômage en réduisant drastiquement le nombre de permis re-nouvelés. Ce statut injuste, aux conséquences humaines souvent dramatiques, a fait l’objet d’un consensus impressionnant : au début des années 80, une proposition visant à son abolition a été sèchement rejetée par 80% du corps électoral.
Ce n'est qu'en juin 2002, à la faveur d'un accord avec l'Union européenne sur la libre circulation des personnes, que ce statut a été aboli.
La Suisse, qui ne comptait à ce moment-là que 2,5% de chômage, s’est retrouvée dans la même situation que dans l’après-guerre: elle n’arrive pas à trouver assez de main d’œuvre pour assumer des tâches pénibles et mal payées dans l’hôtellerie, la restauration, la construction, l’agriculture ou l’économie domestique. Les saisonniers d’hier sont alors remplacés par des sans-papiers.
Une grande partie de ces sans-papiers ayant perdu leur permis de travail saisonnier est, comme Ragip, d’origine balkanique. Mais on trouve également bon nombre de migrants venus d’Afrique et d’Amérique du Sud qui ont fuit la misère pour gagner leur vie en Europe. À cette vaste cohorte de main d’œuvre clandestine vient s'ajouter celle des requérants d’asile qui se retrouvent sans ressource une fois leur demande rejetée.
QUE SONT-ILS DEVENUS?
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