Ragip / Kosovo

arrivée en suisse:
1 janvier 1989
incarcération:
5 mois
Expulsion par vol spécial:
16 décembre 2010

ESTIMATION DES SANS-PAPIERS

EUROPE: 3'000’000

SUISSE: 150'000
FRANCE: 400'000
ALLEMAGNE: 250’000

Le Kosovo, un état fragile et pauvre

Le Kosovo déclare son indépendance le 17 février 2008. La Suisse est le premier pays à le reconnaître officiellement, un geste lié à l’importance de la communauté kosovar sur son sol. Une reconnaissance qui sera rapi-dement suivie par les États-Unis et la plupart des pays de l’UE. La Serbie, avec qui le Kosovo a été en conflit armé dans les années 90, conteste la souveraineté de son voisin et les incidents sont fréquents à la frontière.

Malgré une relative stabilité politique, l’économie du Kosovo est dépendante de l’aide internationale et des fonds envoyés par la diaspora, ce qui en fait l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Le 60% de la population a moins de 30 ans et 30% de la population vit en dessous du taux de pauvreté; le taux de chômage avoisine les 45%. Les citoyens kosovars ont un revenu annuel de 2600.- CHF (2’130€), le plus bas d’Europe. L’importance de la corruption et du crime organisé encourage l’émigration et le développement du marché noir.





POPULATION: 1'825’632
CHOMAGE: 45%
DIASPORA: entre 400 et 800'000
CONFLIT: 1995 - 1999 avec la Serbie

Ragip a travaillé plus de vingt ans en Suisse avant d’être expulsé au Kosovo. Sa femme et ses enfants ont réussi à se cacher pour éviter de subir le même sort...

Sans-papiers, les travailleurs de l’ombre

Arrivé légalement à Genève en 1989 avec le statut de «saisonnier», Ragip est devenu malgré lui un travail-leur sans papiers. Sa trajectoire est une parfaite illustration d’un passage forcé à l’illégalité, une situation dramatique qui lui a valu d’être expulsé.

UNIA, le plus grand syndicat suisse, estime le nombre de sans-papiers en Suisse entre 90’000 et 300'000. Ils travaillent dans le nettoyage ou sur les chantiers, dans les restaurants ou les exploitations agricoles, font du baby-sitting ou s’occupent des personnes âgées. C’est une main d’œuvre bon marché, sans laquelle bien des entreprises suisses devraient mettre la clé sous la porte. Ces travailleurs sans statut légal ont remplacé les an-ciens «saisonniers».

Des saisonniers aux sans-papiers: une filiation directe
Dès l'après-guerre, la Suisse a largement fait appel à une main-d'œuvre immigrée venue des pays du sud de l'Europe, d'Italie d'abord puis d'Espagne et finalement du Portugal et d'ex-Yougoslavie. Ces travailleurs étaient soumis à un statut de "saisonnier" unique en Europe et particulièrement dur: la durée du séjour était limitée à neuf mois avec retour obligatoire dans le pays d'origine les trois autres mois. Le travailleur ne pouvait changer d'emploi, il ne pouvait avoir son propre logement qui lui était procuré par l'employeur et n'avait pas le droit de faire venir conjoint et enfants. Ainsi des centaines de milliers de personnes furent logées dans des conditions précaires, principalement des baraquements.

Ce statut offrait aux entreprises une flexibilité idéale: elles pouvaient faire venir les bras nécessaires en cas de besoin, et pouvaient les renvoyer dès qu’un ralentissement de l’économie survenait. Lors de la crise du pétrole de 1973, la Suisse a ainsi pu « exporter » son chômage en réduisant drastiquement le nombre de permis re-nouvelés. Ce statut injuste, aux conséquences humaines souvent dramatiques, a fait l’objet d’un consensus impressionnant : au début des années 80, une proposition visant à son abolition a été sèchement rejetée par 80% du corps électoral.

Ce n'est qu'en juin 2002, à la faveur d'un accord avec l'Union européenne sur la libre circulation des personnes, que ce statut a été aboli.
La Suisse, qui ne comptait à ce moment-là que 2,5% de chômage, s’est retrouvée dans la même situation que dans l’après-guerre: elle n’arrive pas à trouver assez de main d’œuvre pour assumer des tâches pénibles et mal payées dans l’hôtellerie, la restauration, la construction, l’agriculture ou l’économie domestique. Les saisonniers d’hier sont alors remplacés par des sans-papiers. 

Une grande partie de ces sans-papiers ayant perdu leur permis de travail saisonnier est, comme Ragip, d’origine balkanique. Mais on trouve également bon nombre de migrants venus d’Afrique et d’Amérique du Sud qui ont fuit la misère pour gagner leur vie en Europe. À cette vaste cohorte de main d’œuvre clandestine vient s'ajouter celle des requérants d’asile qui se retrouvent sans ressource une fois leur demande rejetée.

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Un système hypocrite

Une fois expulsé au Kosovo, après vingt ans passés en Suisse, Ragip n’a jamais vu la couleur de ses cotisa-tions sociales. Cet argent, comme la plupart des contributions sociales payées par les sans-papiers, bénéficie finalement aux retraités domiciliés en Suisse. Ultime paradoxe, les bénéficiaires suisses des caisses de retraites sont souvent les premiers à voter les lois répressives à l’encontre des sans-papiers et des «étrangers»...

Bien qu’indispensables à l’économie suisse, les sans-papiers sont maintenus aux marges de la société et doi-vent rester invisibles. Pour celles et ceux qui travaillent «au noir», la situation est simple: leur employeur ne paie aucune cotisation sociale du tout! Certains patrons poussent même l’ignominie jusqu’à prétendre les payer, mais gardent en fait l’argent soustrait au maigre salaire de leur «employé-e». 

D’autres clandestins, tel Ragip, travaillent «au gris»: ils cotisent aux assurances sociales et paient un impôt à la source. C’est le paradoxe d’un système qui prétend lutter contre le travail illégal tout en prélevant malgré tout son dû sur l’exploitation d’une main d’œuvre précarisée.

La situation de Ragip est un bon exemple de ces contradictions. Bien qu’il ait cotisé à l’assurance chômage obligatoire pendant de nombreuses années, il n’a jamais pu en bénéficier lorsqu’il s’est retrouvé sans travail… parce qu’il n’existait pas officiellement. De la même manière, alors qu’il est soumis à l’impôt à la source, c’est-à-dire à un impôt prélevé directement sur son salaire, il vit comme tous les sans-papiers dans la hantise de se faire arrêter lors d’un contrôle d’identité, ce qui peut lui arriver à tout moment. 

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La question des régularisations

Alors qu’il travaillait légalement en Suisse, Ragip a vécu loin de sa famille restée au Kosovo. Il ne pouvait leur rendre visite que tous les 2 à 3 ans, car le retour en Suisse était risqué et coûteux. Malgré cette situation douloureuse, Ragip ne voulait pas retourner vivre dans le Kosovo pauvre et instable de l’après-guerre. En 2003 sa femme décide de le rejoindre à Genève avec leurs deux enfants. Ragip, qui aime beaucoup la Suisse, a demandé plusieurs fois une autorisation de séjour que les autorités lui ont toujours refusée, tentant plu-sieurs fois de le renvoyer avec toute sa famille.

Entre 1973 et 2008, l’Europe a procédé à des régularisations collectives de plus de 4 millions de sans-papiers, dont presque la moitié en Italie. L’effet «d’appel d’air» tant redouté, c’est-à-dire l’augmentation généralisée de migrants illégaux, n’a pas eu lieu. 

La Suisse a toujours catégoriquement refusé tout type de régularisation collective. Elle s’est contentée de délivrer, en dix ans, 1’300 autorisations de séjour individuelles. Plutôt que de trouver une solution équitable pour tous les sans-papiers, la droite national-populiste a imposé, par d’incessantes révisions de lois, la stigmatisation et la répression de cette population vulnérable. Comme la France et l’Italie, la Suisse considère comme un délit pénal le fait de séjourner sur son territoire sans statut légal. Le seul fait d’être sans-papiers est donc non seu-lement passible d’expulsion mais aussi d’amende et de détention pénale. Il convient de noter que la Cour eu-ropéenne de justice a, dans un arrêt du 28 avril 2011, annulé le délit de clandestinité à la grande fureur du gouvernement Berlusconi. La Suisse n’a toujours pas réagi à cette décision.

Alors que la Suisse fédérale a toujours maintenu et renforcé ses lois contre les sans-papiers, ces derniers sont paradoxalement tolérés par les autorités communales et cantonales. Ils peuvent bénéficier d’une assurance-maladie et accident, voire de subsides étatiques pour payer la cotisation mensuelle s’ils ont des faibles revenus. Ils peuvent se marier et faire enregistrer la naissance de leurs enfants auprès de l'état civil puis les inscrire à l'école. 

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La clandestinité rend malade

Ragip a toujours été prêt à faire n’importe quel travail pour pouvoir nourrir sa famille. Il s’est épuisé sur des chantiers ou dans le jardinage. Ses modestes gains l’ont poussé à exercer plusieurs emplois, de jour comme de nuit, week-end compris. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait fini par souffrir de douleurs dorsales, de maux de tête et de dépression qui ont fini par l’empêcher de travailler. Il a même fini par connaître de graves trou-bles du comportement.

La santé des étrangers sans papiers est à l’image de leur situation: précaire. Ils effectuent les travaux les plus difficiles et les plus mal payés, dans des conditions la plupart du temps pénibles et nuisibles pour leur santé. Ils subissent également le stress d’une vie dans la clandestinité, loin du pays d’origine avec l’impossibilité de ren-trer temporairement pour revoir leur famille. 

Les clandestins vivent ainsi souvent de nombreuses années sans sortir du territoire suisse, voire de la ville où ils travaillent. Ils mènent une existence recluse dans la crainte permanente et quotidienne d’un contrôle de poli-ce, dans la hantise d’une arrestation et d’une expulsion. Cette anxiété permanente, qui les incite à n’effectuer que les déplacements jugés indispensables, ne peut qu’engendrer ou aggraver des pathologies physiques ou psychiques.

Parce qu’ils attendent le plus longtemps possible – parfois trop longtemps - avant de se rendre chez un méde-cin, le recours aux soins se fait dans l’urgence, avec diagnostic tardif, parfois à un stade avancé. Les pathologies chroniques (diabète, asthme, etc.) ne sont soignées que lorsqu’elles s’aggravent et la relation thérapeutique est fréquemment interrompue. 

Lorsqu’ils sont atteints dans leur santé physique ou mentale, les clandestins deviennent ces êtres usés et mala-des que la droite populiste désigne comme des «abuseurs» du système social. Devenus inutiles sur le marché du travail, la société a tout intérêt à les arrêter et les expulser pour ne pas devoir les prendre en charge. 

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Enfants: éduquer ou dénoncer?

Avant son expulsion par vol spécial pour le Kosovo, Ragip a pris connaissance d’un échange de courriel au sujet de ses enfants: l’Office cantonal de la population (OCP) en charge du renvoi demandait au Départe-ment d’Instruction publique (DIP) l’adresse de ses enfants scolarisés pour lui permettre d’expulser toute la famille. Le DIP a remis la dernière adresse connue dans leur fichier sous prétexte qu’elle était caduque. Afin d’éviter leur expulsion, Ragip a décidé de déscolariser ses enfants et de les mettre à l’abri des autorités en les cachant.  

La Conférence des directeurs cantonaux de l’Instruction publique recommande à tous les cantons, depuis 1991, de scolariser les enfants de sans-papiers. En 1997 la Suisse a ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant qui prévoit, à son article 28, le droit à une formation pour tous les enfants, qu’ils soient clandestins ou pas.

Le contexte politique actuel de durcissement de la politique migratoire remet en cause cet engagement. Les partis de droite pressent le gouvernement de mettre de l’ordre dans la question des sans-papiers établis illéga-lement. Une des pistes étudiées par le Conseil fédéral pour les traquer et les dépister consiste à serrer l’étau du côté des écoles. Ainsi le député UDC Oskar Freysinger s’est déclaré prêt, en tant qu’enseignant, à pratiquer la délation des enfants sans papiers scolarisés dans une de ses classes. 

Une «proposition» qui fait froid dans le dos et que le député Vert Antonio Hodgers juge «très grave»: «Comme dans les années 60 et 70, on se retrouverait avec des enfants de saisonniers enfermés chez eux et non scolarisés. Car la plupart des sans-papiers préféreraient cacher leur enfant plutôt que quitter le pays. La Suisse engagerait clairement sa responsabilité internationale vis-à-vis de la Convention des droits de l’enfant. Ce serait un retour en arrière inacceptable.»

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Revenir en Suisse, malgré tout

Ragip n’a qu’une idée en tête: revenir à Genève pour retrouver sa famille. Même après des mois de détention passés à Frambois dans un état dépressif, sans voir ni sa femme ni ses enfants; même après avoir été ligoté et renvoyé de force par un vol spécial, Ragip reviendra en Suisse, caché dans une voiture ou dans un camion, et traversera plusieurs frontières, dont certaines à pied. Pour ce trajet entre le Kosovo et la Suisse, il devra débourser 3’000CHF (2 460€).  

D’après les statistiques de l’ODM, près d’un expulsé sur quatre revient en Suisse dans les mois qui suivent son expulsion, soit près de 25% des cas. Une estimation confirmée par les gardiens de la prison de Frambois, qui disent croiser fréquemment dans la rue d’anciens détenus expulsés pourtant quelques semaines plus tôt. 

Un taux de retour étonnamment élevé si l’on considère les difficultés de ce nouveau périple ainsi que le coût élevé du voyage. Selon les pays d’origine, plus ou moins éloignés du cœur de l’Europe, le prix peut s’élever jusqu’à 75'000CHF (61’500€). Le migrant doit la plupart du temps emprunter cette somme, et passe donc ses premières années en Europe à rembourser sa dette.

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